mercredi 22 novembre 2017

« La guérison, ça s’apprend » : rapports au savoir dans le champ clinique
Intervention lors du 2e Congrès international de la Méthode Coué, Nancy, vendredi 10 novembre 2017.



Ne se proclamant pas guérisseur, mais professeur en guérison, Coué a brouillé les lignes qui séparaient la médecine savante, d’un côté, et le charlatanisme, de l’autre (Guillemain, 2010). Car le savoir clinique, comme toutes les formes scientifiques de savoir (Gieryn, 1999), se construit à la fois par une accumulation de lois et grâce à des mécanismes de démarcation entre savoirs orthodoxes et hétérodoxes. En livrant à tous les publics un savoir vulgarisé pour « aller mieux » (Demailly & Garnoussi, 2016), Coué a transgressé les frontières conventionnelles et interrogé les rapports au savoir dans le champ clinique. « Vaut-il mieux guérir et ne pas savoir, ou savoir et ne pas guérir », questionne le sociologue Bertrand Méheust (2008). Paradoxe qui se retrouve également dans l’expression : « guérir pour de mauvaises raisons » (Nathan et Stengers, 2012 ; Evrard, 2017). Apprendre directement aux patients à s’auto-guérir résonne étrangement avec d’autres problématiques contemporaines du champ clinique : place du savoir des patients (Jouet et al., 2011), efficacité des placebos non-dissimulés (Merchant, 2017), et développement du pluralisme thérapeutique en santé mentale (Kessler-Bilthauer & Evrard, 2018). 

Références : 

Demailly, L., & Garnoussi, N. (2016, dir.). Aller mieux. Approches sociologiques. Lille : PU du Septentrion.
Evrard, R. (2017), « Guérir pour de mauvaises raisons ? La clinique par des chemins de traverse », Ethnopharmacologia, n°57, pp. 31-40.
Gieryn, T. (1999). Cultural Boundaries of Science: Credibility on the Line. Chicago, Il : University of Chicago Press.
Guillemain, H. (2010). La méthode Coué : Histoire d’une pratique de guérison au XXe siècle. Paris : Seuil.
Jouet, E., Flora, L.,  Las Vergnas, 0. (2010). « Construction et Reconnaissance des savoirs expérientiels des patients ». Note de synthèse du N°, Pratique de formation : Analyses, N°58/59, Saint Denis, Université Paris 8, pp. 13-94.
Kessler-Bilthauer, D., & Evrard, R. (2018, dir.). Sur le divan des guérisseurs. Quelles places pour les dispositifs alternatifs en santé mentale ? Paris : Archives contemporaines.
Méheust, B. (2008), « Démonothérapies traditionnelles et thérapies modernes », in Collot, E. (dir.), Hypnose et pensée magique, Paris, Imago, pp. 41-50.
Merchant, J. (2017). Se guérir : quand l’esprit soigne le corps. Paris : Flammarion.
Nathan, T., Stengers, I. (2012), Médecins et sorciers (3e édition), Paris, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte.

mardi 21 novembre 2017

From heterodox to orthodox psychology: The case of Pierre Janet



Abstract:
Among the founders of French psychology, Pierre Janet is recognized for both his scientific and institutional role. But the psychology that will be born at the turn of the twentieth century had to do battle with the "psychical marvelous," and Janet was no exception. Better, he was greatly involved in the division between psychology and parapsychology (or "metapsychics"), built at that time, playing several successive roles: the pioneer, the repentant, and the border guard. At first, he was involved in so-called "experimental parapsychology" but quickly left it and refused to practice it anymore. Janet's attitude is, as such, indicative of the attitude of all the nascent psychology in France. Yet, this aspect of his work is rarely commented on by his continuators. Therefore this paper tries to restore the highlights of his epistemological journey.



Evrard, R., Pratte, E.A. (2017). From heterodox to orthodox psychology: The case of Pierre Janet. In : U. Wolfradt, E. Bauer, G. Heim (dir.), Schlüsselthemen der Psychotherapie. Pierre Janets Beiträge zur modernen Psychiatrie und Psychologie, Band 4 (pp. 99-119). Lengerich : Pabst Science Publishers.

mercredi 18 octobre 2017

Bergson et les Curie dans la Psi Encyclopedia



Grâce à l'aide de Robert McLuhan, je viens de publier deux nouvelles notices pour l'encyclopédie de la recherche psi mise en ligne par la SPR. 



La première synthétise les liens entre Henri Bergson et la recherche psi.



La seconde porte sur l'implication de Pierre et Marie Curie. 


Pas beaucoup d'éléments nouveaux pour ceux qui ont lu mon livre, mais c'est plus concis et en anglais !

vendredi 13 octobre 2017

Petit hommage à Yvonne Duplessis (1912-2017)

Avez-vous déjà pensé, à l'heure de votre mort, d'avoir encore un laboratoire de parapsychologie dans votre cave ? A plus de 100 ans, pousser vos invités à tester leurs facultés parapsychologiques et dermo-optiques ? Yvonne Duplessis a cultivé une curiosité passionnée pour la sensibilité humaine pendant plus de décennies qu'il n'y en a dans une vie d'homme moyenne. Elle a rejoint la lumière le 21 septembre 2017, à 105 ans, et en a probablement profité pour analyser l'infinité diversité des couleurs qu'elle affectionnait tant. 

Je n'oublierai pas son indéfectible soutien et son abnégation exemplaire. À travers elle, je remontais plusieurs générations d'histoire et j'avais l'impression de m'inscrire dans une grande tradition.


(7 février 2009)
  • La voix et les commentaires d'Yvonne dans le documentaire de Philippe Baudouin :

https://www.arteradio.com/son/616140/les_ghostbusters_de_l_interieur

Quelques références où je présente son travail :
  • Evrard, R. (2012h). Portrait d’Yvonne Duplessis. Bulletin Métapsychique, n°11, « Voir sans les yeux : entre surréalisme et métapsychique », 28.
  • Evrard, R. (2012l). Recension de Surréalisme et paranormal : l'aspect expérimental du surréalisme, par Yvonne Duplessis. Bulletin Métapsychique, n°11, « Voir sans les yeux : entre surréalisme et métapsychique », 5.
  • Evrard, R. (2013k). Yvonne Duplessis. Grande Dame of French Parapsychologists. Mindfield, 5(3), 98-99.

dimanche 17 septembre 2017

A propos d'une critique d'Astroemail

Sur Astroemail, Claude Thébault avait proposé une recension critique de mon ouvrage La légende de l’esprit : enquête sur 150 ans de parapsychologie. J’avais analysé cette critique (ici), et Thébault souhaite poursuivre notre échange via une nouvelle critique (ici).

Malheureusement, Thébault reproduit plusieurs de ses précédentes critiques sans tenir compte de mes réponses, et quand bien même leurs fondements sont douteux. Ainsi, il continue d’amalgamer praticiens du paranormal et parapsychologie scientifique. Il ne reconnaît toujours pas les documents historiques montrant l’implication de Pierre Curie dans ce champ. Il décale constamment la discussion sur son champ d’expertise, l’histoire judiciaire de l’occulte, sans que ce ne soit véritablement à propos.

Je comprends sa position comme commune à celle d’autres lecteurs, qui montrent ce mélange de fascination et de rejet vis-à-vis des praticiens du paranormal. Quel énorme paradoxe que cette société (française, entre autres) qui laisse tourner à plein régime un business du paranormal tout en tenant officiellement un discours critique à son sujet ! Le marasme est tel que toute tentative pour éclairer les aspects scientifiquement intéressants du paranormal est perçue comme une infraction, une complicité avec les pires excès commis en ce domaine. Aussi, il a pu suffir à un sociologue de rejeter mon ouvrage, avant même sa parution, parce qu’il était publié chez un éditeur qui fait aussi dans l’ésotérisme, sous la « direction » (direction qui ne portait pas sur le contenu de l’ouvrage, puisqu’aucune ligne n’a été touchée) d’une lithothérapeute !

Je vais néanmoins reprendre certains points de la nouvelle critique de Thébault, en le citant puis en le commentant :

« Il pouvait remonter aux périodes de l’ancien régime avec l’excellent ouvrage de Jean Verdier sur la jurisprudence de la superstition. Car le sujet qu’il traite n’a pas le monopole de la modernité. (…) Certes Renaud Evrard écrira que 1611 se trouve hors période de son propos de 150 ans. Sur le plan des faits on ne trouve aucune différence entre 1875 – 2002, et le créneau étroit sur lequel l’attention était centrée, de l’entre deux guerres. »
Tout historien est obligé de borner son étude. Mon intervalle est déjà extrêmement large ! Ce n’est pas 1875 mais 1852 (environ) qui constitue mon point de départ. L’attention n’est pas du tout concentrée sur l’entre-deux-guerres, puisque seules les chapitres 7-8-9 (sur 12) portent sur cette période. La jurisprudence de la supersitition a sa place dans l’histoire juridique de l’occulte, moins dans l’histoire de la parapsychologie scientifique.

« Parce que l’affaire Louis Gauffridy illustre le cas de l’irruption de la maladie mentale dans l’appréciation parapsychologique. (…) Dans le mot parapsychologie on trouve psychologie et cet aspect est, malheureusement, évacué par Renaud Evrard dans son histoire. Qu’il prenne en bonne part ce constat de fait. »
Je rappelle néanmoins que je suis psychologue clinicien, et que mon premier ouvrage, issu de ma thèse, porte sur les rapports entre paranormal et psychopathologie (Folie et paranormal, Presses Universitaires de Rennes, 2014). Il y a donc des aspects complémentaires que le lecteur pourra aisément consulter. Ce livre, La légende de l’esprit, est centré sur les rapports entre psychologie et parapsychologie (ce dernier terme ne venant que tardivement acter une divergence disciplinaire) : il faudrait démontrer en quoi la « psychologie » est évacuée !

« Cette période [de l’entre-deux-guerres] présente l’avantage d’être bien documentée, notamment en articles de presse et ouvrages de fond. Pour la parapsychologie on trouve l’ouvrage d’Osty sur la Lucidité de 1910. Dans lequel le responsable de l’IMI déclare n’avoir rencontré aucun cas susceptible de relever de la parapsychologie. »
Si Thébault fait en réalité référence à Lucidité et intuition (1913), il est écrit à une époque où Osty est un chercheur indépendant (et non le directeur de l’Institut métapsychique international qu’il deviendra en 1925) et dans lequel il affirme au contraire avoir observé des phénomènes qui l’invitent à poursuivre la voie métapsychique (cf. mon chapitre 8).

« Contre, on trouve l’enquête fouillée, et précise, d’André Salmon, absent de l’index des noms propres de l’ouvrage de Renaud Evrard. L’histoire de Renaud EVRARD est incomplète sans celle de la critique. »
Evidemment, mon historique serait incomplet s’il était à ce point partisan. Mais les bonnes feuilles d’André Salmon sur ses visites aux praticiens du paranormal ne nous apprennent pas grand-chose sur le développement de la parapsychologie scientifique. Thébault est caricatural lorsqu’il généralise cette absence comme marquant le désintérêt pour le point de vue sceptique. Au contraire, chaque chapitre est rédigé en tenant compte des controverses, avec entre autres, du côté critique, Babinet, Sollier, Janet, Piéron, l’Union rationaliste, l’AFIS, Dubois d’Amiens, Figuier, Achille-Delmas, Heuzé, Kastler, Rouzé et j’en passe… Je remercie même les dits « sceptiques » qui ont contribué à améliorer des parties de l’ouvrage.

« Renaud EVRARD cite à 5 reprises dans son livre Madame Fraya sans mettre en évidence un seul fait intéressant relatif à ses prédictions. Contrairement à lui, nous avons étudié le cas de Madame Fraya, en détails. »
C’est imprécis. Je ne cite jamais Mme Fraya, mais je mentionne à quatre reprises son nom et son rôle. Pour ce point, ne disposant que d’une documentation partielle (principalement : De Tervagne, S. (1984). Une voyante à l’Élysée : Madame Fraya. Paris : Garancière.), je ne pouvais pas aller plus loin. J’avais néanmoins précisé que Mme Fraya, au-delà de son rôle publique, avait collaboré avec plusieurs scientifiques : Binet, Vaschide, Osty, Geley, Schrenck-Notzing, etc. La synthèse de leurs recherches restent à faire.
Quant à l’étude détaillée revendiquée par Thébault, elle me semble très insuffisante et n’est pas publiée dans une revue scientifique. Elle s’appuie principalement sur les écrits intéressés de Simone de Tervagne, source biaisée qui appelle à des vérifications extérieures. La prétention d’expertise de Thébault aurait dû l’inviter à consulter l’ouvrage d’un historien qui a traité de façon plus rigoureuse les liens entre paranormal et guerres : Le Naour, J.-Y. (2008). Nostradamus s’en va-t- en guerre. 1914-1918. Paris : Hachette.

« Tout cela pour dire que la parapsychologie sert d’artifice commode pour livrer des prédictions publiques. Sur le plan des artifices, si Renaud Evrard fait la part des trucages des « voyantes » à ectoplasmes, sa contribution reste toutefois limitée. Sans lui faire de procès d’intention. Simple constat de fait. »

Je ne comprends pas à quelle parapsychologie il est ici fait référence. Que les praticiens du paranormal se revendiquent de la parapsychologie, c’est un problème sociologique et historique dont l’approche scientifique du paranormal n’a pas nécessairement à être tenue pour coupable (cf. mon analyse de l’argument des « vases communicants » dans mon chapitre 2).
Quant à ma discussion des trucages, elle est systématique quels que soient les phénomènes observés. Je donne des indications sur les défauts méthodologiques (même ceux passés inaperçus à l’époque) des expériences de Janet sur l’hypnotisme à distance (chap. 4), des expériences d’Osty avec ses métagnomes (chap. 8), de Warcollier sur le dessin télépathique (chap. 9), etc. Ce n’est ni un constat de fait, ni un procès d’intention : c’est une erreur.

« *Sur Pierre Curie : Renaud Evrard tend à présenter le mari de Marie Curie comme un « possible » savant engagé dans la démonstration enthousiaste du fait parapsychologique. Ce serait une erreur de le croire. On doit à Pierre Curie la mise en évidence d’une observation paradoxale en matière de symétrie en physique : celle de la révélation des effets de la dissymétrie. Il énonça une loi « il est nécessaire que certains éléments de symétrie n’existent pas. C’est la dissymétrie qui crée le phénomène ». Lorsque plusieurs phénomènes se superposent, leurs dissymétries s’ajoutent. Il ne reste comme éléments de symétrie que ceux qui leur sont communs.  « Lorsque certaines causes produisent certains effets, les éléments de symétrie des causes, doivent se retrouver dans les effets produits. Lorsque certains effets révèlent une certaine dissymétrie, cette dissymétrie doit se retrouver dans les causes qui lui ont donné naissance». Tel était l’état des idées de Pierre Curie dans ses observations de la fausse médium Palladino. A destination des astrologues, Pierre Curie mettait en évidence que le champ magnétique n’a pas d’axe de symétrie qui lui soit perpendiculaire. Une planète perpendiculaire à la Terre coupe le champ magnétique. Cela survient 2 fois par mois, tous les 15 jours, lors des premiers et derniers quartiers de Lune. Bizarrement les astrologues ne l’ont jamais observé depuis les critiques de Sextoy Emperikoy au second siècle. En ce cas il convient d’appliquer la loi du physicien Jean Paul Krivine de 2009 : l’astrologie ça ne marche pas, ça n’a même jamais marché. Ce n’est pas qu’un problème de jambes. »
J’ai effectivement tendance à interpréter tous les documents historiques (archives, correspondances, témoignages de contemporains, rapports expérimentaux) comme montrant l’implication de Pierre Curie dans la parapsychologie scientifique de 1904 à 1906. Responsable, l’espace d’un an, d’une commission étudiant la médium Eusapia Palladino, il effectue des contrôles, propose des innovations méthodologiques, relatent ses succès autour de lui, et projettent d’en faire une étude systématique (que la mort empêche). Les arguments de Thébault sont complètement hors-sujet : comment la théorie physique de la dyssmétrie devrait s’appliquer dans l’après-coup sur l’étude parapsychologie de Curie, sans tenir compte de ses propres idées à ce sujet ? Et ses idées sur l’astrologie, aussi fondées soient-elles, comment pourraient-elles s’appliquer à l’identique sur la parapsychologie ?

« * l’illicite et la parapsychologie : Renaud Evrard écrit, imprudemment : « Les pratiques de divination étaient légalement interdites…  Elles ne le sont plus aujourd’hui à ce titre de pratiques divinatoires, mais lorsque, sous des appellations floues et non réglementées, elles transgressent simplement la loi commune.» Cette affirmation indique une méconnaissance crasse des textes. Depuis le 2 juin 1843, de jurisprudence constante le délit dit d’escroquerie à la divination est réprimé. Il lui suffit d’ouvrir un code pénal Dalloz, et de lire les commentaires figurant sous l’article 313-1, notamment page 1045 du Dalloz 2017 note 153 escroquerie à l’art divinatoire avec la définition « constitue une escroquerie le fait pour une personne d’obtenir la remise de sommes d’argent en persuadant des gens crédules de ses pouvoirs divinatoires ». Quant au civil, la jurisprudence a développé la notion dite du « non sérieux » regroupant astrologie, voyance, médiums, et toute la panoplie de l’ésotérisme parapsychologique. »
Remarques intéressantes, et dans laquelle Thébault brille par son expertise. Néanmoins, mes propres affirmations ne peuvent être réduites à une « méconnaissance crasse des textes » puisque je me base (et je me répète) sur le mémoire de Jean Boudot, La réaction du droit pénal face au paranormal (DEA de Droit pénal et sciences criminelles de l’Université Lyon III, 1996), publié en partie dans la revue Science et pseudo-sciences de l’AFIS en 2002. De plus, dans ce passage, Thébault aurait dû préciser qu’il citait ma réponse à sa note de lecture, et non mon livre.

« * lecture orientée : tel est le principal reproche de Renaud EVRARD à la note de lecture publiée sur son livre. Autrement dit une prise de position partiale du commentateur. Il est possible que Renaud EVRARD n’ait pas perçu le désappointement suscité par le contenu de son livre. Faites l’expérience de pensée de l’échange de propos entre un souteneur et 2 prostituées. La première pour obtenir la première place sur le trottoir vante ses accessoires de lingerie et sa plastique affriolante. La seconde donne ses résultats pratiques d’abattage x clients à x euros en 30 minutes.  Le souteneur en homme d’affaire choisira la prostituée dont le rendement est connu, à celle qui ne fait que des promesses. Le livre de Renaud EVRARD allèche la curiosité sans la satisfaire. Pas le moindre fait parapsychologique avéré. Ce n’est pas de sa faute. En 150 ans, comme en plus d’un millénaire, y compris avec le progrès technologique, la parapsychologie échoue à prouver son existence. Simple constat de fait. C’est un point de vue du type de gustibus et coloribus. Comme il était dit au casernement pendant les classes choisissez entre être un homme ou un drogué. Simple question de réalisme. Astroemail traitant de la crédulité ne saurait faire de la réclame pour des promesses parapsychologiques non tenues. »

La parapsychologie « existe » : les phénomènes qu’elle étudie ont un autre statut, pour le moins controversé. Les avis divergent à ce sujet, mais il existe un certain nombre de scientifiques qui considèrent ces phénomènes comme possibles voire en voie d’être confirmées expérimentalement.
Un livre d’histoire de la parapsychologie n’a pas le même objectif que les articles et ouvrages focalisés sur la question de la preuve. Je renvoie les lecteurs vers :

·   Broderick, D., Goertzel, B. (2014). Evidence for Psi: Thirteen Empirical Research Reports. New York : McFarland.
·      May, E.C., Marwaha, S.B. (2015, dir.). Extra-Sensory Perception : Support, Skepticism, and Science (2  vols). New York : ABC-Clio.
·      Radin, D. (2016). Selected Psi Research Publications.

Je pense avoir tenu mes promesses en termes d’histoire de la parapsychologie (française) et ne mérite pas d’être tenu pour une prostituée efficace ou un drogué qui alimente la crédulité.

« Déception ou réception ?
Renaud EVRARD reproche au commentateur d’exprimer une prétention d’expertise en parapsychologie scientifique. Une incompréhension, vraisemblable, de la note de lecture. Le commentateur énumérait des cas relevant du domaine de la parapsychologie sans se poser en connaisseur émérite. Jean Dunikoswki cité en fin de note des actualités de 1932 était un retraiteur d’or sur brevet déposé à l’inpi, que la presse de l’époque présentait faussement comme un alchimiste. Une illustration des illusions suscitées dans le public par la parapsychologie scientifique. »

Dans le même paragraphe, on retrouve ce procédé de citer un cas précis et peu connu, qui donne une impression d’expertise, pour se défaire de travaux qui n’ont pourtant rien à voir avec. L’histoire judiciaire des praticiens du paranormal ne se superpose pas à l’histoire de la parapsychologie scientifique. Cette confusion réitérée est la probable source de la déception de Thébault.
« Au-delà des points de vue divergents, j’ai apprécié d’échanger avec Renaud EVRARD, à haut niveau intellectuel, en débattant avec lui de mes arguments. Andy Warhol disait «quelle que soit la publicité c’est toujours une bonne publicité». On parle du livre de Renaud EVRARD finalement. Une critique argumentée vaut mieux que des propos laudateurs pour susciter l’intérêt. »


L’appréciation n’est pas réciproque. Thébault n’a répondu à aucun des arguments de ma réponse à sa note de lecture. Il a simplement produit ou reproduit des critiques infondées et fallacieuses, à l’exception de la citation de l’article 1045 du Dalloz 2017 (note 153 sur l’escroquerie à l’art divinatoire).

samedi 1 juillet 2017

Livre récompensé par la Parapsychological Association

Mon ouvrage La légende de l'esprit : enquête sur 150 ans de parapsychologie a reçu le Book Award délivré par la Parapsychological Association (2017). C'est le premier ouvrage francophone à recevoir cette distinction. Elle vise à soutenir la diffusion d'un ouvrage jugé pertinent par un comité de spécialistes de parapsychologie scientifique.


lundi 5 juin 2017

Nouvelles contributions à l'encyclopédie de la SPR - Sudre et Geley


Pour toutes les questions controversées, Wikipédia est en grande difficulté. Impossible de faire passer des informations sourcées quand une faction d'activistes est prête à tout pour les décrédibiliser (cf. les stratégies de guérilla mises en place par les sceptiques).

C'est pourquoi la Society for Psychical Research de Londres, la plus ancienne société de parapsychologie au monde, a développé le projet d'un encyclopédie parallèle (Psi Encyclopedia) rédigée par des chercheurs reconnus. Ce retour au modèle traditionnel de l'encyclopédie pourrait paraître ringard, mais pour tout ceux qui cherchent des informations fiables sur un domaine aussi complexe que la parapsychologie, c'est une aubaine.
Après une première entrée sur l'histoire de la parapsychologie en France, j'ai réalisé deux autres entrées sur le journaliste scientifique René Sudre et le médecin Gustave Geley. J'en prépare une autre centrée sur l'histoire de l'Institut métapsychique international.
N'hésitez pas à laisser vos impressions dans les commentaires.

mercredi 10 mai 2017

A propos d’une note de lecture critique

Sur Astroemail, on peut trouver une recension critique de mon ouvrage La légende de l’esprit : enquête sur 150 ans de parapsychologie par Claude Thébault. Toute critique est intéressante, néanmoins cela ne doit pas empêcher de développer un dialogue contradictoire.


Le livre est mis dans la catégorie « pour connaisseurs avertis » parce qu’il apparaît « difficilement accessible au néophyte ». Ce point n’est pas à contester puisqu’il ne s’agit pas d’un livre de vulgarisation. Toutefois, l’auteur affirme que les prérequis sont « une connaissance approfondie de l’actualité française de l’entre-deux guerres en la matière ». Puisque le livre couvre une période allant de 1852 à 2002, ce prérequis apparaît limité. L’histoire de la parapsychologie rejoint l’histoire générale, et si des liens sont tissés dans le livre, d’autres pistes peuvent toujours être explorées.

Plusieurs des critiques sont des insinuations qui sont difficiles à analyser : mon ouvrage n’apporterait que des « lumières tamisées » sur la parapsychologie, on pourrait « relativiser bon nombre de [mes] appréciations », le livre manque de « Franchise ». Ces remarques vont être appuyées par des critiques plus concrètes qui sont plus faciles à discuter.

L’une des critiques porte sur l’idée de l’élusivité décrite comme « hilarante », « une hymne à l’élusivité… comme dernière invocation expérimentale de la parapsychologie », « de quoi faire rire les scientifiques », « y compris en apportant au texte une dose de quantique afin de convaincre les nigauds », etc. Il était évident pour moi, lorsque j’ai discuté de l’hypothèse de l’élusivité dans l’une des parties de la conclusion de l’ouvrage, qu’elle était particulièrement difficile à admettre. Néanmoins, je pense avoir introduit celle-ci de façon prudente et justifiée. En effet, la formulation de cette hypothèse était produite vers 1920 par des chercheurs qu’ils soient dits tenants ou sceptiques : c’est un élément déjà présent et dont il fallait rendre compte. Leurs observations recoupent des travaux récents qui ouvrent à une compréhension nouvelle du phénomène. Des chercheurs utilisant le formalisme quantique, mais d’une manière scientifiquement argumentée, ont développé une Théorie quantique généralisée qui prédit ces phénomènes d’élusivité. Ces travaux, publiés dans des revues scientifiques (Axiomathes, Foundations of Physics, etc.) ayant des exigences bien plus élevées qu’un site internet, sont actuellement en cours de confirmation expérimentale, comme je le précisais d’emblée :
« Cette partie extrêmement spéculative nécessite une mise en garde. Beaucoup des idées discutées ci-dessous font actuellement l’objet d’échanges entre des chercheurs de pointe, mais leur vérification empirique est incomplète et sort de notre champ de compétence. »

Un autre argument affirme que je me méprends totalement sur la raison que je donne pour expliquer la marginalisation de la parapsychologie : le scientisme. Tout d’abord, je ne donne aucune explication, et surtout pas monofactorielle, et encore moins en invoquant une notion aussi floue que le scientisme. L’auteur croît savoir que la véritable raison est la loi, ce qui n’est guère surprenant pour un spécialiste de l’approche juridique de l’astrologie. Il cite la loi qui, en 1985, a protégé le titre de psychologue et considère comme délit pénal de se revendiquer psychologue ou apparenté, par exemple para-psychologue. Il cite également des jurisprudences dans lesquelles des prétendus parapsychologues furent condamnés pour escroqueries.
Cet argument apparaît très limité pour expliquer l’évolution de la parapsychologie depuis 1850. Il porte plutôt sur des constats quant aux rapports entre la parapsychologie et la loi, et donc la société. Les pratiques de divination étaient légalement interdites (dans mon livre, je renvoie à ce sujet vers le mémoire de Jean Boudot, La réaction du droit pénal face au paranormal ; DEA de Droit pénal et sciences criminelles de l’Université Lyon III, 1996). Elles ne le sont plus aujourd’hui à ce titre de pratiques divinatoires, mais lorsque, sous des appelations floues et non réglementées, elles transgressent simplement la loi commune.
Toutefois, on ne voit pas quel rapport peut être établi entre ces praticiens du paranormal et les scientifiques étudiant les phénomènes parapsychologiques. Thébault confond visiblement les deux registres. On peut envisager que la parapsychologie scientifique puisse contribuer à réglementer et régulariser ces pratiques, mais en l’absence d’une reconnaissance légitime de cette discipline, il règne un flou important. Il n’existe aucun statut professionnel spécifique (associé à une déontologie opposable) pour les voyants, magnétiseurs, médiums, etc., qui sont simplement soumis à un régime général (voir à ce sujet le livre d’Alexis Tournier, Comprendre la voyance, paru en 2016 également aux éditions Trajectoire).

L’auteur de cette recension ne manque pas d’envoyer plusieurs flèches contre Maud Kristen, célèbre voyante qui a, contrairement à d’autres, accepté de participer à plusieurs expérimentations scientifiques, mais n’a pas remporté le prix-défi d’Henri Broch, situé comme idéal scientifique par Thébault. Il développe également ses autres marottes : pas touche au CSI qui a « débunké » la néo-astrologie de Gauquelin, condamnation obligatoire de la thèse de sociologie de l’astrologue Elizabeth Tessier… Alors que ces points ne sont pas discutés dans mon livre, simplement mentionnés en m’appuyant sur d’autres références. L’ensemble de ces remarques révèle une lecture très orientée de l’ouvrage qui ne reflète aucunement son contenu.

Un autre point concerne la difficulté à lire le livre. Les aspects propres à la mise en page (double colonne en petits caractères) sont le fait de l’éditeur. Ma faute est d’avoir eu trop de choses à dire, ce qui a obligé l’éditeur à trouver un moyen pour faire paraître un tel livre en conservant un prix bas de 25 €.

Mais il y a des difficultés d’un autre ordre, selon Thébault. Il croît savoir certaines choses sur l’histoire de la parapsychologie et laisse à penser que, par son expertise, il peut défaire tout ce que mon livre pourrait lui apprendre. Ainsi, il revient sur l’affaire opposant le pseudo-fakir Tahra Bey au journaliste sceptique Paul Heuzé. Il faut noter que cette affaire est seulement mentionné non nominativement dans mon livre (qui je le rappelle porte sur l’histoire de la parapsychologie scientifique !), même si je renvoie vers les ouvrages d’Heuzé et de Robert Tocquet qui traitent de ce cas et d’autres similaires. Thébault m’accuse de mal situer l’affaire en 1926 : mais je ne la situe pas (puisqu’elle n’est pas discutée) et me contente de faire référence à l’ouvrage d’Heuzé Fakirs, fumistes et cie paru en 1926, et au suivant paru en 1932. En matière de faux-procès, Thébault semble aussi s’y connaître ! Car par ces points de détail, des inexactitudes qui sont en fait les siennes, il suggère mon incompétence. Alors qu’il est complètement en tort, il ne manque pas en effet de généraliser l’argument :
« Un sérieux décalage. On retrouve à d’autres endroits du livre de Renaud Evrard le même laxisme. Le lecteur épris de précision s’en agace en ayant l’impression que la critique anti parapsychologie est traitée avec désinvolture alors que les "figures" du mouvement ont droit à un traitement de faveur. »

Cette suggestion d’incompétence est renouvelée au sujet de l’intérêt de Pierre Curie pour la parapsychologie, auquel je consacre mon 6e chapitre. Et les reproches qui me sont fait laissent encore à désirer. Le premier reproche est que je transcris mal l’attitude de Curie, car celle-ci semble avoir fluctuée entre frilosité et passion curieuse lors de sa participation à l’étude expérimentale de la médium Eusapia Palladino. Or, j’ai justement détaillé séance par séance l’évolution de sa conviction en me basant sur les comptes rendus de séance et sa correspondance personnelle. Son scepticisme pragmatique renforce justement l’intérêt de son cas, qui n’aboutit pas à une conviction irrationnelle ; en effet, il en vient à conclure que la parapsychologie (ou paraphysique) est un domaine légitime dont il annonce qu’il va prolonger l’étude du haut de sa chaire en Sorbonne.
Le second reproche est d’avoir manqué le livre de Georges Lochak qui éclaire une partie des contributions de Pierre Curie dans son domaine, la physique. Je reconnais n’avoir pas été exhaustif pour resituer les travaux parapsychologiques de Curie dans ses travaux de physique et dans la physique de son époque. Néanmoins, je suis loin d’avoir fait « l’impasse » là-dessus comme me le reproche Thébault. J’ai notamment repris tous les commentaires de Curie inspirés par ses recherches sur la médiumnité, ajoutés aux descriptions de sa personnalité et de ses influences, bien qu’il faille noter que Curie n’en était pas encore à une interprétation théorique, préférant largement faire varier les conditions expérimentales pour mieux saisir les proriétés des phénomènes.

Thébault amène encore un autre procès en 1932 contre un vrai-faux alchimiste ayant repris des travaux de Curie : c’est complètement hors-sujet et anachronique. Je comprends ces passages détaillés comme des tentatives pour laisser croire que Thébault a une quelconque expertise sur l’histoire de la parapsychologie scientifique, alors qu’il a une réelle expertise – qu’on ne peut que reconnaître – sur l’histoire judiciaire associée aux pratiques occultes. Qu’il mélange encore ces deux domaines au sortir de la lecture de mon livre est assurément la plus grosse déception produite par sa note de lecture. Heureusement, que les avis d’historiens de la psychologie diffèrent largement du sien (voir dans Psychiatre, neurosciences et sciences humaines et dans le Bulletin de Psychologie).