lundi 5 juin 2017

Nouvelles contributions à l'encyclopédie de la SPR - Sudre et Geley


Pour toutes les questions controversées, Wikipédia est en grande difficulté. Impossible de faire passer des informations sourcées quand une faction d'activistes est prête à tout pour les décrédibiliser (cf. les stratégies de guérilla mises en place par les sceptiques).

C'est pourquoi la Society for Psychical Research de Londres, la plus ancienne société de parapsychologie au monde, a développé le projet d'un encyclopédie parallèle (Psi Encyclopedia) rédigée par des chercheurs reconnus. Ce retour au modèle traditionnel de l'encyclopédie pourrait paraître ringard, mais pour tout ceux qui cherchent des informations fiables sur un domaine aussi complexe que la parapsychologie, c'est une aubaine.
Après une première entrée sur l'histoire de la parapsychologie en France, j'ai réalisé deux autres entrées sur le journaliste scientifique René Sudre et le médecin Gustave Geley. J'en prépare une autre centrée sur l'histoire de l'Institut métapsychique international.
N'hésitez pas à laisser vos impressions dans les commentaires.

mercredi 10 mai 2017

A propos d’une note de lecture critique

Sur Astroemail, on peut trouver une recension critique de mon ouvrage La légende de l’esprit : enquête sur 150 ans de parapsychologie par Claude Thébault. Toute critique est intéressante, néanmoins cela ne doit pas empêcher de développer un dialogue contradictoire.


Le livre est mis dans la catégorie « pour connaisseurs avertis » parce qu’il apparaît « difficilement accessible au néophyte ». Ce point n’est pas à contester puisqu’il ne s’agit pas d’un livre de vulgarisation. Toutefois, l’auteur affirme que les prérequis sont « une connaissance approfondie de l’actualité française de l’entre-deux guerres en la matière ». Puisque le livre couvre une période allant de 1852 à 2002, ce prérequis apparaît limité. L’histoire de la parapsychologie rejoint l’histoire générale, et si des liens sont tissés dans le livre, d’autres pistes peuvent toujours être explorées.

Plusieurs des critiques sont des insinuations qui sont difficiles à analyser : mon ouvrage n’apporterait que des « lumières tamisées » sur la parapsychologie, on pourrait « relativiser bon nombre de [mes] appréciations », le livre manque de « Franchise ». Ces remarques vont être appuyées par des critiques plus concrètes qui sont plus faciles à discuter.

L’une des critiques porte sur l’idée de l’élusivité décrite comme « hilarante », « une hymne à l’élusivité… comme dernière invocation expérimentale de la parapsychologie », « de quoi faire rire les scientifiques », « y compris en apportant au texte une dose de quantique afin de convaincre les nigauds », etc. Il était évident pour moi, lorsque j’ai discuté de l’hypothèse de l’élusivité dans l’une des parties de la conclusion de l’ouvrage, qu’elle était particulièrement difficile à admettre. Néanmoins, je pense avoir introduit celle-ci de façon prudente et justifiée. En effet, la formulation de cette hypothèse était produite vers 1920 par des chercheurs qu’ils soient dits tenants ou sceptiques : c’est un élément déjà présent et dont il fallait rendre compte. Leurs observations recoupent des travaux récents qui ouvrent à une compréhension nouvelle du phénomène. Des chercheurs utilisant le formalisme quantique, mais d’une manière scientifiquement argumentée, ont développé une Théorie quantique généralisée qui prédit ces phénomènes d’élusivité. Ces travaux, publiés dans des revues scientifiques (Axiomathes, Foundations of Physics, etc.) ayant des exigences bien plus élevées qu’un site internet, sont actuellement en cours de confirmation expérimentale, comme je le précisais d’emblée :
« Cette partie extrêmement spéculative nécessite une mise en garde. Beaucoup des idées discutées ci-dessous font actuellement l’objet d’échanges entre des chercheurs de pointe, mais leur vérification empirique est incomplète et sort de notre champ de compétence. »

Un autre argument affirme que je me méprends totalement sur la raison que je donne pour expliquer la marginalisation de la parapsychologie : le scientisme. Tout d’abord, je ne donne aucune explication, et surtout pas monofactorielle, et encore moins en invoquant une notion aussi floue que le scientisme. L’auteur croît savoir que la véritable raison est la loi, ce qui n’est guère surprenant pour un spécialiste de l’approche juridique de l’astrologie. Il cite la loi qui, en 1985, a protégé le titre de psychologue et considère comme délit pénal de se revendiquer psychologue ou apparenté, par exemple para-psychologue. Il cite également des jurisprudences dans lesquelles des prétendus parapsychologues furent condamnés pour escroqueries.
Cet argument apparaît très limité pour expliquer l’évolution de la parapsychologie depuis 1850. Il porte plutôt sur des constats quant aux rapports entre la parapsychologie et la loi, et donc la société. Les pratiques de divination étaient légalement interdites (dans mon livre, je renvoie à ce sujet vers le mémoire de Jean Boudot, La réaction du droit pénal face au paranormal ; DEA de Droit pénal et sciences criminelles de l’Université Lyon III, 1996). Elles ne le sont plus aujourd’hui à ce titre de pratiques divinatoires, mais lorsque, sous des appelations floues et non réglementées, elles transgressent simplement la loi commune.
Toutefois, on ne voit pas quel rapport peut être établi entre ces praticiens du paranormal et les scientifiques étudiant les phénomènes parapsychologiques. Thébault confond visiblement les deux registres. On peut envisager que la parapsychologie scientifique puisse contribuer à réglementer et régulariser ces pratiques, mais en l’absence d’une reconnaissance légitime de cette discipline, il règne un flou important. Il n’existe aucun statut professionnel spécifique (associé à une déontologie opposable) pour les voyants, magnétiseurs, médiums, etc., qui sont simplement soumis à un régime général (voir à ce sujet le livre d’Alexis Tournier, Comprendre la voyance, paru en 2016 également aux éditions Trajectoire).

L’auteur de cette recension ne manque pas d’envoyer plusieurs flèches contre Maud Kristen, célèbre voyante qui a, contrairement à d’autres, accepté de participer à plusieurs expérimentations scientifiques, mais n’a pas remporté le prix-défi d’Henri Broch, situé comme idéal scientifique par Thébault. Il développe également ses autres marottes : pas touche au CSI qui a « débunké » la néo-astrologie de Gauquelin, condamnation obligatoire de la thèse de sociologie de l’astrologue Elizabeth Tessier… Alors que ces points ne sont pas discutés dans mon livre, simplement mentionnés en m’appuyant sur d’autres références. L’ensemble de ces remarques révèle une lecture très orientée de l’ouvrage qui ne reflète aucunement son contenu.

Un autre point concerne la difficulté à lire le livre. Les aspects propres à la mise en page (double colonne en petits caractères) sont le fait de l’éditeur. Ma faute est d’avoir eu trop de choses à dire, ce qui a obligé l’éditeur à trouver un moyen pour faire paraître un tel livre en conservant un prix bas de 25 €.

Mais il y a des difficultés d’un autre ordre, selon Thébault. Il croît savoir certaines choses sur l’histoire de la parapsychologie et laisse à penser que, par son expertise, il peut défaire tout ce que mon livre pourrait lui apprendre. Ainsi, il revient sur l’affaire opposant le pseudo-fakir Tahra Bey au journaliste sceptique Paul Heuzé. Il faut noter que cette affaire est seulement mentionné non nominativement dans mon livre (qui je le rappelle porte sur l’histoire de la parapsychologie scientifique !), même si je renvoie vers les ouvrages d’Heuzé et de Robert Tocquet qui traitent de ce cas et d’autres similaires. Thébault m’accuse de mal situer l’affaire en 1926 : mais je ne la situe pas (puisqu’elle n’est pas discutée) et me contente de faire référence à l’ouvrage d’Heuzé Fakirs, fumistes et cie paru en 1926, et au suivant paru en 1932. En matière de faux-procès, Thébault semble aussi s’y connaître ! Car par ces points de détail, des inexactitudes qui sont en fait les siennes, il suggère mon incompétence. Alors qu’il est complètement en tort, il ne manque pas en effet de généraliser l’argument :
« Un sérieux décalage. On retrouve à d’autres endroits du livre de Renaud Evrard le même laxisme. Le lecteur épris de précision s’en agace en ayant l’impression que la critique anti parapsychologie est traitée avec désinvolture alors que les "figures" du mouvement ont droit à un traitement de faveur. »

Cette suggestion d’incompétence est renouvelée au sujet de l’intérêt de Pierre Curie pour la parapsychologie, auquel je consacre mon 6e chapitre. Et les reproches qui me sont fait laissent encore à désirer. Le premier reproche est que je transcris mal l’attitude de Curie, car celle-ci semble avoir fluctuée entre frilosité et passion curieuse lors de sa participation à l’étude expérimentale de la médium Eusapia Palladino. Or, j’ai justement détaillé séance par séance l’évolution de sa conviction en me basant sur les comptes rendus de séance et sa correspondance personnelle. Son scepticisme pragmatique renforce justement l’intérêt de son cas, qui n’aboutit pas à une conviction irrationnelle ; en effet, il en vient à conclure que la parapsychologie (ou paraphysique) est un domaine légitime dont il annonce qu’il va prolonger l’étude du haut de sa chaire en Sorbonne.
Le second reproche est d’avoir manqué le livre de Georges Lochak qui éclaire une partie des contributions de Pierre Curie dans son domaine, la physique. Je reconnais n’avoir pas été exhaustif pour resituer les travaux parapsychologiques de Curie dans ses travaux de physique et dans la physique de son époque. Néanmoins, je suis loin d’avoir fait « l’impasse » là-dessus comme me le reproche Thébault. J’ai notamment repris tous les commentaires de Curie inspirés par ses recherches sur la médiumnité, ajoutés aux descriptions de sa personnalité et de ses influences, bien qu’il faille noter que Curie n’en était pas encore à une interprétation théorique, préférant largement faire varier les conditions expérimentales pour mieux saisir les proriétés des phénomènes.

Thébault amène encore un autre procès en 1932 contre un vrai-faux alchimiste ayant repris des travaux de Curie : c’est complètement hors-sujet et anachronique. Je comprends ces passages détaillés comme des tentatives pour laisser croire que Thébault a une quelconque expertise sur l’histoire de la parapsychologie scientifique, alors qu’il a une réelle expertise – qu’on ne peut que reconnaître – sur l’histoire judiciaire associée aux pratiques occultes. Qu’il mélange encore ces deux domaines au sortir de la lecture de mon livre est assurément la plus grosse déception produite par sa note de lecture. Heureusement, que les avis d’historiens de la psychologie diffèrent largement du sien (voir dans Psychiatre, neurosciences et sciences humaines et dans le Bulletin de Psychologie).

samedi 1 avril 2017

Réponse à la lettre ouverte de Jocelin Morisson

Réponse à la lettre ouverte de Jocelin Morisson (31/03/2017), suite à mon article "Quelques remarques sur l'expérience de l'ISSNOE avec Nicolas Fraisse" (à lire ici)

Cher Jocelin,

Merci pour ta réponse argumentée à ma critique. Je vais y répondre point par point, et désolé pour la longueur.

1)   Répartition points positifs / négatifs

Dans une interrogation de mes supposées motivations, tu pointes un déséquilibre entre les quatre points positifs que je donne et les nombreux points négatifs que je liste. Les uns et les autres s’adressent au même public. Seulement, les points positifs étaient déjà facilement accessibles alors que les points négatifs étaient originaux, leur développement étant donc l’objet de mon texte. Je ne retire aucun des points positifs précédemment mentionnés (résultats quantitatifs, résultats qualitatifs, éco-validité, côté héroïque de la recherche). Je reconnais que les résultats qualitatifs seraient particulièrement intéressants à développer du fait de cette production spontanée de petits textes qui croquent une idée (cible) avec brio. Néanmoins, cela impliquerait une analyse littéraire qui n’a de véritable intérêt que si l’on peut d’abord garantir que l’inspiration ne pouvait guère s’appuyer sur des canaux conventionnels (même sans s’en rendre compte). C’est le problème que l’on soulève régulièrement concernant les tables parlantes de Jersey et les productions subliminales de Forthuny (cf. chapitres 2 et 8 de mon livre, respectivement ; et point (9) de cette réponse).

2)   Nourriture pour sceptiques

Tu me reproches (comme d’autres en parallèle) d’avoir fourni aux « sceptiques » de quoi conforter leur rejet a priori de cette expérience (qui ne m’a pas attendu). Il y a et aura toujours de nombreuses personnes qui préféreront la paresse intellectuelle, de même que la majorité des électeurs ne lisent même pas le programme du candidat pour lequel ils votent. Toutefois, mon texte est d’abord de la nourriture pour les « moutons » plus que pour les « chèvres » (et encore moins pour les choux) : ceux qui sont prêts à admettre la possibilité de véritables phénomènes paranormaux ont tout à gagner en apprenant à démêler le vrai du faux, c’est-à-dire en doutant même et surtout des « preuves » qui semblent confirmer leurs attentes croyantes. On peut entendre mes remarques avant tout comme un garde-fou pour les pro-parapsychologie, un rééquilibrage après l’enthousiasme dénué de sens critique qui a sévi pendant plusieurs mois (voire années) au sujet de cette expérience. Et il y a également un certain nombre de « sceptiques » qui pourront apprendre de ma manière de critiquer. En effet, ma méthode se veut simple et juste : a) se renseigner exhaustivement sur ce dont on parle ; b) critiquer les faits et pas les personnes ; c) s’ouvrir à la contradiction en dehors des clivages idéologiques ; d) respecter la démarche scientifique qui analyse un phénomène dans une série d’expériences (par exemple, en envisageant des reproductions corrigeant les  défauts initiaux) plutôt qu’en pointant une faille méthodologique potentielle pour généraliser le rejet à l’ensemble du champ.
Qu’est-ce qui dessert le plus la communauté parapsychologique ? Est-ce des critiques internes, entre pairs, faites dans un respect mutuel ? Ou est-ce lorsque des « sceptiques » nous démontrent qu’ils comprennent mieux la méthode scientifique que nous ? S’il faut attendre à chaque fois qu’un regard extérieur nous fasse nous rendre compte de nos défauts, cela revient à donner du poids à ce regard, à donner de l’importance à son rôle. Ne pas soutenir une approche auto-critique a pour effet de nourrir ceux qui se revendiquent du scepticisme. Le scepticisme ne doit pas être la charge de quelques uns, à qui on va prêter toutes les tares, à qui on confie le mauvais rôle, pour mieux les détester ensuite. Cela ne veut pas dire qu’il faille adhérer à tout ce que j’ai dit, bien au contraire, mais de nombreuses formules employées m’apparaissent comme des jugements à mon encontre alors que la critique entre pairs est uniquement le b.-a.BA de la communauté parapsychologique que je côtoie au quotidien.

3)   Bulletin en anglais

Merci pour cette information, je la corrige dans le texte. L’existence d’une version anglaise du texte m’était inconnue puisque, comme je l’ai dit, la diffusion du bulletin est extrêmement limitée.
Il pourrait être intéressant, à ce titre, de relire les travaux quelque peu datés de Merton sur l’éthos de la science. Les quatre normes qu’il met en avant sont l’universalisme (ici : le fait de ne pas se focaliser sur les personnes qui énoncent une proposition scientifique), le communalisme (la libre circulation des propositions émises, qui fait défaut ici), le désintéressement (que l’on peut légitimement interroger) et le scepticisme organisé (qui est tout bonnement ce à quoi j’invite les lecteurs). J’y reviendrai.

4)   La focalisation sur l’expérience de clairvoyance

Tu as raison de souligner que cette expérience de clairvoyance n’est pas au cœur de toutes les communications médiatiques autour de ces dix années de recherche. Il s’agit d’ailleurs d’une expérience additionnelle souhaitée par Marcel Odier et qui se distingue des performances spontanées et provoquées autrement étudiées, et qui tournent autour de la confirmation scientifique des perceptions véridiques associées aux expériences de hors corps. Il y a un risque de confondre cette expérience de clairvoyance et l’ensemble de la recherche communiquée par exemple dans le livre.
Mais à quoi sert cet argument ? A sauver le reste de ces recherches face à l’impact de mes critiques ? N’a-t-on pas le droit d’isoler cette expérience en l’évaluant indépendamment du reste ?
Là où je ne te suis pas, c’est que dans le livre et dans certaines prestations médiatiques, cette expérience constitue la saillie scientifique censée confirmer le bien-fondé de l’ensemble de cette recherche. Je pense que tu me vois venir : ton propre article dans Inexploré (n°32, automne 2016, pp. 48-53) que tu as eu l’amabilité de m’envoyer se fait l’écho de cette expérience. Après plusieurs pages sur les idées et inspirations intellectuelles et spirituelles de Sylvie Dethiollaz, les résultats de (dixit) « ce protocole classique de clairvoyance » sont donnés, peu avant une conclusion extrêmement générale où elle affirme : « Toutes ces années de recherche m’ont amenée à comprendre que la spiritualité est avant tout un état d’être et une façon d’entrer en relation avec le monde. (…) C’est le message que je voudrais transmettre dorénavant. » (p. 53) Il n’y a donc, selon mon observation, aucune véritable distinction entre cette expérience, le reste des recherches et son interprétation personnelle. On pourrait donc penser que cette expérience, avec ses chiffres frappants, vient cautionner son discours.
Or, c’est exactement ce qui transparaît du livre. Cette expérience de clairvoyance est présentée au cœur du livre comme « la plus ahurissante que nous allions traverser ensemble » (p. 142). Ce protocole fut utilisé avec plusieurs candidats qui obtenaient environ 30 % de réponses justes au lieu de 25 % attendu par le hasard. Un tel écart, suffisamment reproduit, suffit aux parapsychologues pour publier leurs travaux dans les meilleures revues de psychologie (voir par exemple, Storm, Tressoldi, Di Risio, 2010, dans le Psychological Bulletin). Cependant, on voit que l’ambition est ici toute autre, il s’agit de frapper un grand coup : « Mais il était clair que nous n’allions pas révolutionner le monde scientifique avec ce genre de résultats, et nous espérions trouver un candidat capable d’obtenir beaucoup mieux. » (p. 146) L’envie de marquer les esprits est présente… et atteint son but. Mais est-ce que cela n’induit pas un climat défavorable à une analyse à tête reposée du protocole ? Celui qui se permet de pointer tel ou tel défaut méthodologique ne devient-il pas un contre-révolutionnaire incapable de suivre le mouvement, l’éveil des consciences ?
Et si on prenait un peu de hauteur en regardant combien de fois la parapsychologie a obtenu des résultats somptueux avec des sujets doués, en employant des protocoles autrement plus sophistiqués, sans que cela ne produise un mouvement de bascule ? Et pourquoi ne replace-t-on pas cette expérience dans le contexte de la recherche parapsychologique ? Si on le faisait, on verrait qu’elle est méthodologiquement très en-deçà des standards utilisés actuellement. La présenter comme « un protocole classique » pour tester la clairvoyance est en soi au mieux un anachronisme, au pire une aberration.
Toujours est-il que l’ISSNOE a décidé de publier cette expérience à part du reste, et d’en faire un argument employé ponctuellement, en fonction du public, pour fournir une caution scientifique à l’ensemble du projet de recherche et de ses interprétations. Les chiffres (79 % de réussite, rendez-vous compte !) provoquent alors enthousiasme et paresse intellectuelle. J’invite tout le monde à prendre en considération l’ensemble du projet, mais je maintiens qu’il est légitime de considérer cet élément indépendamment du reste.

5)   Livres commerciaux

Tout livre a un objectif commercial (qui peut n’être pas partagé par l’auteur !), mais je pointais spécifiquement ici la reconnaissance explicite par ses auteurs que l’achat du livre permettait de soutenir la poursuite de cette recherche (de la même façon que les autres appels à la générosité publique). Il s’agit donc d’un objectif d’entreprenariat scientifique, de la même façon qu’un chercheur pourrait vendre une technologie qui n’a pas fait la preuve de son efficacité en laboratoire, à seule fin que les acheteurs en soient les cobayes volontaires. Il y a un croisement des intérêts qui interroge le « désintéressement » que Morton a élevé comme norme de l’éthos scientifique (voir plus haut).

6)   Montage de l’émission d’Ardisson

En effet, je ne sais pas ce que le montage de l’émission d’Ardisson a coupé des rectificatifs. Je suis prêt à modifier ce point si des éléments sont amenés en ce sens. Mais il existe plusieurs manières de rectifier le tir, et je n’ai vu aucun message officiel de la part de l’ISSNOE (sur leur site et réseaux sociaux) qui reconnaît ce problème.

7)   Opacité et transparence des enveloppes-cibles

Tu écris :
« Sur les problèmes méthodologiques, l’histoire des enveloppes jaunes, dites "opaques", qui t’amène à présumer qu’elles sont des enveloppes kraft ordinaires frise la malhonnêteté. Tu l’illustres par une image où tu tiens une telle enveloppe devant une fenêtre pour en deviner le contenu à contre-jour, comme si Nicolas avait eu le loisir d’effectuer ce genre de manipulation devant les expérimentateurs, alors qu’il est bien dit qu’il ne touchait pas les enveloppes. L’argument consistant à dire qu’il les touchait au moment de les signer est archi-spécieux puisqu’à ce moment là il avait déjà donné sa réponse. »
J’attends un démenti. Je ne crois pas malhonnête de demander à connaître un détail sur le matériel utilisé qui n’est pas explicité dans le rapport. Tu le sais aussi bien que moi, l’histoire de la parapsychologie est pleine de matériel « opaque » qui ne l’était pas tant que cela ; il est évident que cela attire directement l’attention. Le manque d’opacité peut créer un véritable biais. Il faut ensuite en mesurer la portée. Je trouve que j’ai été plutôt sobre puisque je me suis contenté de pointer qu’une enveloppe pouvait perdre de son opacité selon la luminosité et la position de son contenu. Mais il y a d’autres possibilités comme l’utilisation de liquides qui réduisent temporairement l’opacité. Le plus simple est la salive ou sueur, toujours à disposition, mais qui peut laisser une tache. Le plus adapté est l’acétone qui sèche rapidement (mais émet une odeur forte) (merci Olivier Talouarn pour la suggestion !) ou le X-Ray Spray vendu 15 € sur Amazon dont on peut voir une démonstration ici : le papier devient transparent l’espace d’une minute maximum, puis le produit sèche et ne laisse aucune trace (j’ignore ce qu’il en est de l’odeur, mais celle-ci pourrait se dissiper avant que l’huissier ne puisse vérifier l’intégrité des enveloppes).
Le raisonnement est celui-ci : une enveloppe peut devenir transparente dans certaines conditions. Qu’est-il prévu dans le protocole pour l’empêcher ? L’expérience se fait en plein jour et/ou dans une salle éclairée, donc la luminosité peut être utilisée. Le sujet peut toucher l’enveloppe et donc presser l’image contre l’enveloppe afin de la voir. Il peut utiliser des liquides naturels ou artificiels (puisqu’il n’est jamais fouillé) pour améliorer la transparence. A ce raisonnement s’oppose ensuite le fait, décrit dans le protocole, que les contacts du sujet avec l’enveloppe sont surveillés par les opérateurs. J’ai donc questionné la qualité de cette surveillance continue pendant 20 fois 15 minutes par jour d’expérience. Elle dépend également de la position des observateurs et des distractions (induites ou non par le sujet). On peut également essayer d’évaluer les aptitudes d’observation des opérateurs (problèmes de vue, liés ou non à l’âge ; connaissances de la prestidigitation, etc.). Le sujet a le droit de toucher l’enveloppe pour y inscrire sa réponse. Tu supposes que cela n’est possible qu’après qu’il ait énoncé son choix (ce qui correspond à la narration de l’expérience) mais il faudrait vérifier que cela est systématique et que le sujet ne peut pas changer d’avis à partir du moment où il touche l’enveloppe. Or, on ne nous décrit qu’une partie des essais (et même pas l’ensemble des réussites). Une précaution aurait pu être d’obliger le sujet à sélectionner sa réponse, enregistrée indépendamment par un opérateur, avant de lui remettre l’enveloppe. Mieux encore : qu’il n’inscrive pas sa réponse sur l’enveloppe-cible, ce qui est, somme toute, d’une logique élémentaire.

8)   Sélection des cibles

La sélection des cibles est une tâche plus complexe qu’on ne le pense. Les parapsychologues ont développé des méthodes standards en ce sens qui ne sont pas celles employées ici. Un ordinateur s’appuyant sur une base de données d’images standardisées apporte certains avantages, mais ne fait pas tout. Dans mon texte, je pointe plusieurs problèmes : le plus simple est la randomisation des cibles dont le procédé n’est pas explicité. Le plus complexe est que trois des personnes qui participent à l’expérience (au moins) ont manipulé les cibles. Sylvie Dethiollaz les a sélectionnées et composées en lot. Marcel Odier les a mises dans des enveloppes. Maître Breitenmoser a sélectionné l’image cible et a scellé l’enveloppe la contenant. En condition de double aveugle, l’expérimentateur ne doit avoir aucun moyen de connaître la cible. Or, dans cette expérience, ce n’est absolument pas le cas : 1) Dethiollaz est également opérateur alors qu’elle sait quelles images sont contenues dans chaque lot ; 2) L’huissier est présent lors d’une journée alors qu’il connaît la cible ; 3) L’indépendance entre Marcel Odier et son épouse Monique n’est pas garantie : c’est une remarque triviale, on pourrait me reprocher de n’avoir pas vérifier qu’ils faisaient chambre à part et n’avaient aucune raison d’être complices… Comme tu le sais, le double aveugle est une procédure standard en science : elle a été employée dès le 18e siècle afin de tester des prétentions parapsychologiques (Kaptchuck, 1998). Si les auteurs peuvent justifier qu’une condition de simple aveugle est suffisante, je suis ouvert à la discussion. En attendant, je pense avoir montré que les conditions d’un double aveugle ne sont pas réunies.
Tu interprètes cette rigueur comme de l’aveuglement : je te l’accorde. Admettre ces biais obligent à une certaine gymnastique mentale : il faut s’empêcher de voir ce que notre cœur favorise. Comme je le disais, mon impression personnelle est que tous les participants sont sincères. Je pourrais même les trouver sympathiques. Mais je peux comprendre que tout le monde ne partage pas cette « participation affective » qui orienterait l’interprétation de ce protocole. La description objective est celle sur laquelle on peut discuter sans être renvoyé chacun à notre propre identité. C’est sûrement plus difficile pour toi qui a eu l’occasion de côtoyer toutes ces personnes. Mais est-ce que ta subjectivité n’est pas aussi une source d’aveuglement ?

9)   Caractère extraordinaire de l’acquisition d’information

Tu listes plusieurs de mes remarques méthodologiques auxquelles tu ne trouves rien à dire, sinon qu’elle passerait à côté de l’aspect le plus extraordinaire de l’expérience : la façon dont Nicolas Fraisse a spontanément développé plusieurs techniques pour acquérir des informations. J’admets avoir bien apprécié les textes qui se présentent comme des devinettes et qui ont un effet plaisant une fois la solution dévoilée. Toutefois, je récuse le caractère extraordinaire de la chose. On pourrait la comparer à énormément de cas documentés dans lesquels un sujet passe par la transe pour tenter d’acquérir ces informations. N’est-ce pas la base de la médiumnité ? N’a-t-on pas relevé, depuis le Victor Race du Marquis de Puységur, que le sujet en transe fait alors montre de ressources intellectuelles inhabituelles ? Il faut lire Myers, Osty, Richet, Sudre, etc. qui ont largement fait le tour de la question et ont proposé un modèle théorique d’inspiration psychologique qui, à mon sens, explique très bien ce phénomène sans faire appel à des entités surnaturelles (chapitres 5, 7, 8 de mon livre).
Dans mon livre (chapitre 8), j’ai été confronté à un cas similaire : celui de Pascal Forthuny. Ses divinations se présentent comme des énigmes, avec des jeux de mots, une grande finesse d’esprit, de l’humour, de la théâtralité… Processus remarquable, mais qu’il l’était peut-être moins chez lui du fait de sa qualité d’hommes de lettres. Néanmoins, la critique que les parapsychologues ont été amenés à faire (et que j’ai reprise) est que de telles productions peuvent être tout à fait artificielles, c’est-à-dire simulées pour distraire l’audience, si le sujet a un moyen conventionnel de connaître la cible. Je reprends l’exemple des élèves de Marie Curie qui se présentent face au voyant : il suffit que Forthuny ait identifié l’un de ces élèves pour qu’il scénarise sa réponse passant par l’association des mots « Cardinal » et « Curie ».
En somme, tout l’aspect qualitatif des productions en transe est secondaire par rapport à l’analyse objective du protocole puisque ces transes créatrices peuvent être simulées. Je suis donc en complet désaccord avec toi qui voit là l’essentiel et qui ramène mon analyse méthodologique au détournement d’attention.

10)                  Ta conclusion

Je n’ai pas bien saisi comment tu passais de mon analyse de la méthodologie à des considérations théoriques sur ce que sont censés nous apprendre les phénomènes dits paranormaux. J’ai des raisons de ne pas faire ce saut. On comprend que tu défends une spiritualité laïque qui trouve dans une lecture non-technique des parasciences un moyen d’affermir sa foi. Pourrais-tu m’expliquer ce qui l’en distingue du New Age ?
Comparer ton approche à celles de Dean Radin ou Russel Targ est hors de propos, ou plutôt, c’est bien là le vrai mal français. On en arrive à connaître de ces chercheurs que la version lyophilisée et tronquée que les médias veulent bien laisser passer, médias avec lesquels tu collabores fréquemment. Si ces deux chercheurs ont communiqué leurs propres interprétations des données de la parapsychologie, ils sont aussi capables de faire la part des choses et de regarder froidement un protocole, ses défauts, ses améliorations possibles. Ou du moins ils acceptent de faire partie d’une communauté de pairs qui pratique le scepticisme organisé. Mais ces échanges entre « spécialistes », comme tu dis, passionnent moins, bref, se vendent moins.
Je suis conscient des questionnements métaphysiques ou spirituelles associés à ces recherches et de la possibilité de les aborder rationnellement. Les parapsychologues le font en articulation avec la méthode scientifique, dans une sorte de « métaphysique expérimentale ». Ils débattent par exemple de la possibilité de la survie de quelque chose à la mort physique à partir de données empiriques. Ils en arrivent à des débats extrêmement pointus sur la qualité des preuves, avec des analyses minutieuses des protocoles, etc. (par exemple, Storm & Thalbourne, 2006). On ne se cache pas derrière le petit doigt ou l’arbre de la raison en faisant un travail critique de cette expérience de clairvoyance, tout au contraire. Ta diatribe, louée par tes supporters, penche malheureusement du côté d’une approche de la spiritualité par la spiritualité, et non par le biais d’une démarche scientifique. Je comprends mieux pourquoi nos chemins divergent.


Références

Kaptchuck, T.J. (1998). Intentional ignorance: a history of blind assessment and placebo controls in medicine. Bulletin of History of Medicine, 72(3), 389-433.
Storm, L., & Thalbourne, M.A. (2006, Eds.). The survival of human consciousness: Essays on the possibility of life after death. Jefferson, NC: McFarland.

Storm, L., Tressoldi, P.E., Di Risio, L. (2010). Meta-analysis of free-response studies, 1992-2008: assessing the noise reduction model in parapsychology. Psychological Bulletin, 136(4), 471-485.